Mediterranean Garden Society
Société des jardins méditerranéens

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Le futur de nos jardins méditerranéens

Bonjour Edouard Le Floc’h et James Aronson.

Vous appartenez tous les deux au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (CNRS-UMR 5175), Montpellier, France et Missouri Botanical Garden, Etats-Unis et vous êtes les auteurs d'un livre récemment publié aux éditions Actes Sud, « Les Arbres du désert, Enjeux et promesses ». Vous faites dans ce livre une passionnante synthèse entre votre expérience d'écologues dans les régions semi-arides et arides du monde et les apports de vos collègues climatologues, géomorphologues, botanistes et ethnologues.

Voici quelques questions que j’ai souhaité vous poser après la lecture de votre livre et je pense que tous les membres de la Société des Jardins Méditerranéens seront intéressés par vos réponses:

JV - Pouvez-vous d'abord me confirmer l’hypothèse soutenue par Trevor Nottle ici-même l’an dernier selon laquelle l'évolution climatique relativement rapide que nous observons dans le monde entier et plus précisément dans les zones de climat méditerranéen où nous jardinons permet d'envisager que de « méditerranéen » notre environnement climatique devienne, à terme, de type « semi-aride » ou même carrément « aride » ?
ELF - Bien entendu la région méditerranéenne sera affectée par ces changements et selon la plupart des modèles, il est probable qu’elle connaisse une aridification (c. à d. une baisse de la pluviométrie annuelle moyenne). En conséquence l’espace soumis au climat méditerranéen connaitra une extension vers le nord et vers des altitudes plus élevées.

De fait, la régression de la pluviosité moyenne annuelle pourra présenter plusieurs modalités éventuelles. Ainsi dans la région actuellement sous climat méditerranéen très contrasté (hiver frais humide et été sec et chaud) la période des pluies pourra, selon les situations, être plus brève ou avec des épisodes pluvieux moins intenses. Les scénarios seront compliqués par le fait que le facteur ‘température’ pourra lui aussi connaître des modifications semblables. Les conséquences de ces changements ne seraient pas les mêmes dans tous les scénarios. Le climat de certaines zones voisines, actuellement sous climat méditerranéen subhumide, évoluera certainement progressivement vers un climat de types méditerranéens plus secs. En tout état de cause le paramètre entraînant les plus graves conséquences sera l’accroissement de la variabilité saisonnière et annuelle des pluies. Une aridification relative du climat (que l’on se rassure sur sa lenteur très probable !) s’accompagnera immanquablement d’une variabilité des pluies (saison et année) encore plus accentuée qu’à présent. En termes simples, il y a aura plus d’évènements inattendus et d’années « exceptionnelles ». Victor Hugo, qui conseillait de s’attendre à l’inattendu, aurait pu dire (de l’au-delà) « Je vous l’avais toujours dit ! »
   
JV - Mais quelles seraient alors les conséquences pour la flore de nos jardins ?
JA - Les conséquences seront certainement très contrastées selon la nature détaillée des changements mais aussi selon que la flore que l’on considère est ou non, native de la région méditerranéenne.

Il est possible que l’on assiste à l’élargissement de l’aire de certains végétaux qui, mieux adaptés à un climat plus sec, se trouveront de fait favorisés, alors que d’autres végétaux seront défavorisés. De tels phénomènes pourraient conduire à des extensions (voire envahissement soit d’espèces déjà présentes soit d’espèces qui seront alors introduites) ou des raréfactions d’espèces.

Les conséquences les plus vraisemblables concerneront la phénologie des espèces (cycle de vie des végétaux et intensité des phénomènes de floraison, fructification, feuillaison, etc.). En quelques mots les phénomènes comme celui auquel nous assistons cette année (floraison précoce de plusieurs semaines pour beaucoup d’espèces) deviendront peut-être la norme.

JV - Je comprends que l’exception puisse alors devenir la norme. Mais vous avez prononcé des mots qui font peur : « élargissement de l’aire de certains végétaux », « extension » et même « envahissement … ou raréfaction d’espèces ». Pouvez-vous nous rassurer ?
ELF - En fait les introductions (volontaires ou provoquées par inadvertance) sont effectives depuis des temps très anciens pour les plantes agricoles (céréales, mais aussi fruitiers, fourrages, médicinales, etc.).

Introductions, puis naturalisations des plantes ne signifient pourtant pas nécessairement invasions. Nos amateurs de jardins cependant connaissent parfaitement le cas de Oxalis pes-caprae, originaire d'Afrique du Sud, introduit en Sicile en 1796 et aujourd’hui présent un peu partout dans le Bassin Méditerranéen. Il est vrai que les milieux pastoraux, rudéraux et cultivés (surtout irrigués comme souvent dans les jardins) sont les plus sujets à ces invasions comme par exemple avec la vergerette du Canada Erigeron canadensis, le gazon des golfs Paspalum dilatatum qui nous vient d’Amérique du Sud, et Chenopodium spp, originaire d’Australie etc. Le phénomène concerne également parfois des arbres comme Ailanthus altissima japonais d’origine, Acacia dealbata émigré d’Australie, Robinia pseudoacacia originaire des Appalaches en Amérique du Nord, Nicotiana glauca une solanacée qui nous vient du Mexique etc. Parfois la nature reprend ses droits comme lors d’épisodes hivernaux très froids !

Les changements climatiques annoncés génèreront immanquablement de nouveaux espaces favorables aux invasions de plantes allogènes ou à l’expansion de végétaux déjà présents.

JV - Alors quels conseils pourriez-vous donner aux jardiniers méditerranéens pour maitriser ou résister à l’éventuelle brutalité de ces changements?
JA - Le problème posé est celui de la durabilité ! Pour cela nous vous proposons de considérer :

  1. L’intérêt des arbres et des arbustes dans les jardins ; ils sont un peu les garants de la durabilité et le plus souvent de la stabilité de l’écosystème créé et maintenu, à savoir ‘le jardin’. Le plus souvent il faut bien constater que non seulement ils ne sont pas ennemis des autres végétaux mais qu’ils contribuent à la protection de certains d’entre eux et plus particulièrement des plantes d’ombre. On peut même souligner leur rôle peu connu dans la redistribution hydraulique et la remontée  hydraulique, comme c’est le cas de l’armoise tridentée Artemisia tridentata dans les steppes de Californie.
  2. L’intérêt de privilégier, même en ce qui concerne les arbres, le recours à la flore locale (ou au maximum la flore régionale du Bassin Méditerranéen), comme l’azérolier, le chêne vert, le nerprun alaterne, l’arbousier, le mélia azédarach et tant d’autres. Cette démarche est préférable à celle des introductions lointaines systématiques, pouvant présenter des risques d’envahissement difficilement maîtrisable.
  3. La nécessité d’opter pour les végétaux à amplitude écologique élevée et supportant des conditions climatiques éventuellement variables dans le temps.

Pour clore cet entretien, comme nous l’avons suggéré à la fin de notre ouvrage, nous aimerions proposer l’image du caméléon qui sait à la fois d’où il vient et où il va. Saurons-nous préserver ce qui est bon dans notre monde, restaurer ce que nous avons dégradé ou détruit et nous adapter au monde en transformation et donc en réalisation en partie à cause des changements globaux – climatiques, entre autres - provoqués clairement par les actions des hommes ? »

JV - Merci à vous deux, Edouard et James, pour nous avoir fait profiter de votre connaissance des zones arides et de leurs marges. Imitons le caméléon.

Référence citée :
Le Floc’h, E. , Aronson, J.  2013. Les Arbres des Déserts. Enjeux et promesses. Actes Sud, Arles.


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