Mediterranean Garden Society
Société des jardins méditerranéens

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Le massif de Crussol, éclaireur de la Méditerranée
par Julie-Amadéa Pluriel

Où s'arrête le grand Jardin Méditerranéen ? Où sont les limites de ce territoire que l'on distingue parmi les autres climats ?

A l'occasion de mon travail de fin d'études à l'Ecole Nationale Supérieure de la Nature et du Paysage (ENSNP, Blois, France), j'ai choisi d'explorer l'une des franges de l'aire climatique méditerranéenne, dans la Vallée du Rhône, à la hauteur de Valence.
Je vous emmène à la découverte du massif de Crussol, « éclaireur de la Méditerranée ».

Richesses

Sur ce massif  égaré au pied de Valence, tel un navire de pierre amarré, un drôle de spectacle se joue...

Crussol est plein de richesses, avec en première ligne la roche qui le constitue : le calcaire, qui lui donne un caractère insulaire, puisqu'il est un intrus sur le plan géologique local. Autour, ce sont les sols limoneux de la Vallée du Rhône, et tout près à l'Ouest, les monts d'Ardèche, au climat très contrasté entre l'hiver et l'été, sont formés de roches cristallines, portant des milieux naturels acidophiles.

Grâce à la roche calcaire, et à sa capacité à emmagasiner la chaleur, c'est toute une faune et une flore méditerranéenne qui occupe le massif, en en faisant une sorte d'arche de Noë. 

Ici, sur cette colline de 320 hectares (4,3km du Nord au Sud et 1km au plus large) et c'est bien le chêne vert (Quercus ilex) que l'on voit, se disputant l'espace avec le chêne blanc (Quercus pubescens), fidèle représentant d'une flore presque tempérée à l'arrière pays méditerranéen.

Là, c'est le buis (Buxus sempervirens), le genévrier cade (Juniperus oxycedrus), le jasmin arbrisseau (Jasminum fruticans) ou le pistachier térébinthe (Pistacia terebinthus) qui se réchauffent les racines dans le sol calcaire.

Près des parois de la falaise chaude, à l'Est, on peut apercevoir le migrateur Circaète Jean-le-Blanc (Circaetus gallicus), le merle bleu de Corse (Monticola solitarius), ou encore le grand lézard ocellé (Timon lepidus). Dans les pelouses sèches du sommet du massif, plusieurs dizaines de variétés d'orchidées, dont plusieurs habituellement cantonnées dans des régions plus chaudes, se trouvent sur le site. Par exemple, on y trouve l'Orchis géant (Himantoglossum robertianum) situé ici en limite Nord de son aire de répartition, ou encore l'Ophrys bécasse (Ophrys scolopax).

La garrigue est présente sur ce site, aux différents stades représentatifs de son évolution vers son climax de chênaie verte. Les lieux entretenus par fauche ou pâturés par des ânes forment de vraies « clairières-jardin » (l'expression est de Gilles Clément, dans son livre Le belvédère des lichens - Jean-Pierre Huguet Editeur - 2007).

A ce titre, le massif de Crussol est protégé par un périmètre Espace Naturel Sensible (ENS) et Natura 2000, ayant pour objectif de protéger les richesses naturelles du site.

Les ENS sont un statut de protection nationale. Ce sont des espaces ''dont le caractère naturel est menacé et rendu vulnérable, actuellement ou potentiellement, soit en raison de la pression urbaine ou du développement des activités économiques ou de loisirs, soit en raison d’un intérêt particulier eu égard à la qualité du site ou aux caractéristiques des espèces végétales ou animales qui s’y trouvent''.

La protection Natura 2000 est un réseau de sites naturels ou semi-naturels à l'échelle de l'Union Européenne.

Souffles

Ce gros navire rocheux semble transporter sa cargaison de plantes et d'animaux vers le Nord, et en cela il est à l'image des prévisions liées aux changements climatiques, annonçant une remontée vers le Nord de la flore et de la faune méditerranéennes. Le vent étire la chaleur du Sud dans la vallée du Rhône.

Dans une centaine d'années, on peut s'attendre à trouver à cette latitude les caractéristiques du climat méditerranéen, alors qu'aujourd'hui on considère cet endroit simplement sous  « influence méditerranéenne ».

Et sur le massif lui-même, on peut parler d'un micro-climat, grâce à cette roche calcaire qui emmagasine la chaleur. En effet, il fait plus chaud sur les hauteurs de Crussol (point culminant 406 m) que dans la vallée basse, au niveau de Valence (altitude 106m).

Alors, ce massif de Crussol, avec son précieux chargement, je l'ai perçu comme en avance sur son temps, comme un précurseur, un « éclaireur de la Méditerranée ».

C'est pourquoi, dans mon projet, j'ai considéré le massif comme une véritable pépinière, une ressource en évolution constante, que l'on pourrait mobiliser non seulement pour le projet, mais aussi comme support de pédagogie, en voyant alors la pépinière comme une collection botanique. D'autre part, il s'agit de veiller à ce que cette pépinière naturelle soit bien en mesure d'accueillir de nouvelles venues, qu'elle ne se fige pas, car elle n'est jamais un aboutissement.

Si aujourd'hui, on valorise beaucoup les plantes rares et protégées, il s'agit aussi de considérer les plantes communes, banales, à leur juste valeur, car elles sont autant constitutives du milieu et de son caractère.

En effet, le massif prend souvent des airs de jardin, non par son aspect naturel, mais justement parce qu'il est le résultat de siècles de présence humaine, de mise en pâture, de fauche, de labour, de cultures,... Ces lieux jardinés méritent d'être compris comme tels, et non comme des formations végétales immuables.

Aujourd'hui, en dehors de toute considération économique et agricole, et à grand renfort d'énergie, les autorités locales sont déjà sans le savoir dans une démarche d'entretien d'une grande pépinière ! On s'efforce à entretenir les pelouses sèches, afin de maintenir certaines espèces qui, sans action humaine disparaitraient du site.

En tant que paysagiste, j'ai imaginé que ce lieu deviendrait « conscient » de sa posture toute particulière, et qu'il saurait ne pas figer son patrimoine vivant, mais au contraire lui laisser le temps et l'espace pour se déployer. Qu'il serait, fort de sa posture haute par rapport à la vallée, être le filet qui attraperait au vol les graines portées par le Marin, vent chaud venu du Sud, et les accueillerait sur son sol.

Ainsi, la partie du massif située à l'extrémité Sud, lieu-dit du « Val d'enfer », serait la piste d'atterrissage de cette biodiversité en migration. Cet endroit est représenté à merveille par son nom, car, constitué de marne, totalement soumis à l'érosion et modelé par l'alternance des saisons pluvieuses et sèches, il est en été d'une sécheresse et d'une chaleur infernale, et son sol se crevasse par manque d'eau. Il accueille une flore de pelouses à Aphyllante (Aphyllanthes monspeliensis, oeillet de Montpellier) et de plantes témoins du climat méditerranéen, comme le lin de Narbonne (Linum narbonense) ou la Staehéline (Staehelina dubia). Sa fragilité et sa nature sauvage en font une réserve de biodiversité sur laquelle la présence de l'homme est peu souhaitable.

Ruines de château

Et dans ce contexte naturel tout particulier,  il existe un patrimoine historique remarquable.
Comme la proue du navire, perché sur un éperon rocheux au Nord du massif, se  trouve le château de Crussol datant du 11ème siècle, célèbre dans la région et agissant comme un phare par son rayonnement aux alentours.

Ce rayonnement à beaucoup changé, car si historiquement il est lié à un caractère guerrier et défensif, il a, et ce depuis son abandon dès le 14ème siècle, acquis une valeur romantique propre aux châteaux ruinés, déjà remarqué par Victor Hugo au 19ème siècle, et qui n'a cessé de se déployer pour faire aujourd'hui du site un lieu de promenade, de flânerie du dimanche très apprécié des familles des alentours. Aujourd'hui, plus de 100 000 personnes par an montent voir les ruines de Crussol, et cela représente une pression sur l'unique accès qui existe actuellement.

L'un des enjeux que j'ai mis en exergue est celui d'affirmer la valeur contemplative et de rêverie du château, qui aujourd'hui est coupée de la réalité et appartient à un monde de l'imaginaire, en évitant d'aller vers la restitution littérale des ruines par une reconstruction qui irait trop loin. Mais aussi, de retrouver un lien entre le végétal et le château.

A l'avenir, j'imagine que le vieux château ruiné deviendrait un « théâtre des météores » (météores : toutes les manifestations climatiques tels que la pluie, le vent, l'orage, le tonnerre ... ), lieu sur lequel on viendrait se percher pour observer la vallée du Rhône, et la lente arrivée du climat méditerranéen.

J’imagine que la flore du massif viendrait retrouver les ruines, franchirait l'enceinte de pierre, serait transplantée au sein même du site pour y apporter une protection contre les vents et le soleil, particulièrement violents sur ce perchoir. A l'image du jardin de Ninfa, près de Rome, le passé guerrier et la pierre se marieraient avec la végétation locale;  les jardiniers seraient aussi les maçons des murs anciens sur lesquels ils guideraient leurs plantes.

Ruines agricoles

Mais à côté de cela, il existe un autre patrimoine historique, quasiment caché sur le massif : le passé agricole : vigne, pâturage, cultures, élevage,...

On remarque que le document qui fait pour la 1ere fois mention du château, en l'an 936, est un acte notarié concernant la vente d'une parcelle de vigne sous le château de Crussol. Aucun document sur le château, mais un sur la vigne...

L'enjeu est ici de révéler ces traces agricoles estompées, en les considérant comme un patrimoine digne d'intérêt et qui, dans le contexte du réchauffement climatique, est en train de prendre de plus en plus d'importance.

Sur le flanc Est du Massif, là où les rapaces aiment emprunter les courants d'air chaud ascendants formés par la falaise calcaire, une richesse potentielle se déploie : celle de la vigne.

Ici, j'imagine que ces terres, déjà classées en AOC Saint-Joseph (un excellent cru exclusivement rive droite du fleuve Rhône), mais peu ou pas exploitées, puisent reprendre vie en cherchant une cohabitation entre le naturel et le cultivé, entre le vignoble et le milieu naturel qui l'entoure. L'une des pistes proposées est d'accueillir les espèces végétales méditerranéens en migration au sein de haies vives permettant non seulement une promenade auprès des vignobles, par une approche pédagogique du site, mais aussi un lieu de refuge pour toute la faune associées au milieu, favorisant de fait une viticulture raisonnée en contact avec l'Espace Naturel Sensible.

A travers l'exploration de ce site et sa projection dans l'avenir, j'ai cherché à allier différents patrimoines, dont certains étaient méconnus, oubliés, d'autres s'entrechoquaient; et de tisser des liens nouveaux entre eux, pour assurer l'unité du grand site.

Mais aussi, de révéler aux yeux des gestionnaires actuels la poétique d'un lieu, son caractère si particulier et si fort, ce qui fait sa fragilité, sa force et son charme, et pour lequel il faut chercher la justesse d'une démarche de sauvegarde qui ne dénature pas ce que l'on nomme le genius loci,  l'« esprit du lieu ».

Julie-Amadéa Pluriel

Julie-Amadéa Pluriel est paysagiste diplômée de l'école Nationale Supérieure de la Nature et du Paysage (ENSNP, Blois, France), en 2014. Le diplôme, présenté en Juin 2014 a reçu les félicitations du jury d'excellence.


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