Mediterranean Garden Society
Société des jardins méditerranéens

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Un jardin dans les Pouilles (en quête du 'genius loci')
par Marco Martella

Paru dans The Mediterranean Garden n° 53

Cet article ne parle pas d'un jardin qui a été réalisé mais d'un jardin qui est en train de naître dans les Pouilles, en Italie, en ce moment même. Pendant que j'écris ces lignes, je regarde le cyprès que je viens de planter, près d'un Mimosa angustifolia, et les troncs grêles des jeunes chênes verts soutenus par leurs tuteurs. Je me demande quelle sera la prochaine étape dans la genèse de ce jardin. A quoi ce lieu ressemblera-t-il dans dix ou vingt ans, lorsque ces arbres auront pris de l'ampleur? Sera-t-il tel que je l'imagine aujourd'hui?


Oliveraie au printemps

En 2007, nous avons acquis une propriété perdue au milieu des champs d'oliviers, près du village de Ceglie Messapica. Cela faisait longtemps que je rêvais de faire un jardin qui s'inspirerait, modestement certes, des somptueux jardins méditerranéens que j'ai toujours aimés: Ninfa, Serre de la Madone, la Mortola. Le projet de ce jardin hypothétique s'appuierait sur une réflexion que je mène depuis des années, dans mon travail d'historien des jardins, autour du concept de genius loci: mon jardin serait en accord avec le génie du lieu choisi. Mais qu'est-ce au juste le génie du lieu?

Selon les Romains, chaque espace était habité par une divinité mineure. Lorsque l'on voulait bâtir une maison, une forteresse ou une ville, il fallait d'abord interroger le genius du site, pactiser avec lui. C'était la condition de la réussite du projet. Parmi les jardins que j'ai eu la chance de visiter ou d'étudier, j'ai toujours préféré ceux qui ont été créés à partir d'une compréhension profonde du territoire où ils se sont ensuite enracinés. Des jardins en terrasses aménagés à la Renaissance sur les collines de Toscane à la Little Sparta de Ian Hamilton Finlay, en Ecosse, les concepteurs de jardins les plus inspirés ont su exploiter tout le potentiel de beauté des sites choisis en se laissant guider par l'esprit du lieu. Le poète-paysagiste Alexander Pope en fit une véritable méthode de travail «Consulte le génie du lieu en toutes choses / C'est lui qui ordonne aux cours d'eau de croître ou décroître / ou qui aide l'ambitieuse colline à se mesurer au ciel, / qui creuse des amphithéatres dans la vallée, convoque le paysage, ouvre les clairières…»

Pour nous modernes, qui ne pouvons plus croire à un monde habité par des êtres invisibles, le genius loci ne peut être que l'expression de la singularité de chaque lieu. Comprendre un site, c'est donc saisir son esprit, poursuive un dialogue constant avec lui. Qu'est-ce que cela veut dire concrètement? Quels sont les outils qui nous permettent de comprendre le caractère profond du site que l'on s'apprête à transformer? La contemplation, l'écoute, le dessin, mais aussi l'étude de l'histoire du lieu, l'analyse de la flore locale, des caractéristiques du sol et du climat, la conversation avec ceux qui habitent le territoire depuis longtemps et qui en connaissent les secrets.

Ainsi, lorsque nous avons découvert cette ancienne propriété en vente dans la campagne des Pouilles, en octobre 2006, j'ai commencé par essayer de comprendre ce que son genius – s'il y en avait un – me demandait.


La maison dans les Pouilles

Le site, une exploitation rurale de 2 ha 50, était dans un bien mauvais état. La maison était composée d'une construction paysanne très pauvre, d'une seule pièce, du début du 20e siècle. Plus tard, une nouvelle maison, plus grande et plus «respectable», fut bâtie en extension de l'ancienne. Tout autour, des oliviers, qui visiblement n'avaient pas été taillés depuis longtemps et commençaient à dépérir. Ils étaient mélangés avec des figuiers, des amandiers et quelques poiriers plantés de façon irrégulière voire chaotique. Depuis plusieurs décennies, le lieu n'était plus habité et les nouveaux propriétaires se limitaient à exploiter, tant bien que mal, les oliviers. Le terrain était devenu une sorte de décharge contenant de tout: vieux électroménagers, pneus crevés, bouteilles, sacs en plastique, ferraille… Des lentisques, des myrtes et des chênes (Quercus pubescens et Quercus trojana, que l'on ne trouve que dans le sud-est de l'Italie, dans les Balkans et en Asie mineure), enfouis sous la salsepareille, poussaient parmi les pierres des murs. Deux constructions en pierre sèche en ruines apparaissaient derrière les déchets, le lierre et les oliviers sauvages: un enclos pour les animaux de basse-cour et un refuge utilisé autrefois par les paysans pour se reposer à l'abri du soleil.


Taille des oliviers

Toutefois, dès cette première visite, pendant que je déambulais parmi les débris en essayant d'identifier les arbres et de comprendre l'articulation des différentes parcelles, je sentais que ce lieu possédait bien un caractère. Derrière les déchets et les plantations désordonnées, il y avait un jardin en puissance. Une beauté à restituer, un fil à reprendre. Je me suis rappelé que, toujours selon les Romains, aucun lieu n'était dépourvu de génie (Nullus locus sine Genio)… Ce site avait bien des atouts. Et lorsque nous avons acquis la propriété, nettoyé le terrain et dégagé les arbres de la salsepareille, ces atouts se sont manifestés.

Tout d'abord la relation intime entre le lieu et le territoire. Devant la propriété, située au sommet d'une colline peu escarpée, s'ouvrait une vaste vue sur les pentes douces de la région couvertes d'oliviers séculaires. Seuls quelques rares cyprès interrompaient la continuité de cette mer étale. Le site se fondait doucement dans ce paysage ancien, sauvage et solitaire. Une mince bande grise, au fond, suggérait la mer. Le terrain légèrement ondulé était rythmé avec une grâce austère par les murets en pierre sèche. Des tas de pierres, extraites patiemment du sol par les paysans au fils des siècles, ponctuaient le lieu comme des monuments naturels. Des cheminements à peine ébauchés permettaient de circuler au milieux des vieux oliviers et d'atteindre des espaces plus intimes, qui invitaient au repos ou à la contemplation.

Nous avons appelé le lieu «il Cammino» (le Chemin), du nom d'un sanctuaire de la région, la Madonna del Buon Cammino.

Les premières questions qui se sont posées étaient d'ordre bien pratique. Tout d'abord, bien entendu, l'eau. L'eau courante n'arrivant pas jusqu'à chez nous, la seule ressource hydrique est constituée, comme dans toutes les propriétés rurales de la région, par des citernes enterrées devant la maison qui récoltent les eaux pluviales. La nécessité de créer un jardin composé uniquement de végétaux résistant à la sécheresse s'est donc imposée. D'autant plus que la plupart du temps nous habitons à 2000 kilomètres des Pouilles et que je n'avais pas l'intention d'installer un système d'arrosage automatique sur une surface aussi étendue. La palette végétale dont je disposerais serait donc composée essentiellement par la flore locale. Certes, elle est limitée mais de ce genre de contraintes naissent parfois des projets originaux. Et puis la flore endémique des Pouilles n'offre-t-elle pas une richesse pratiquement inépuisable? Le jeu sur les nuances de texture ou de couleur des feuillages (du vert argenté de l'olivier au vert sombre du laurier-tin) ne permet-il pas des possibilités de création très étendues? Que de beaux effets de couleur ne peut-on obtenir, par exemple, si on mélange un laurier avec des oliviers sauvages poussant librement à ses pieds, et si on y ajoute des lentisques et des caroubiers attrapant et fragmentant la lumière avec leur feuilles pennées, comme dans un tableau de Cézanne…

Quant à la composition, je me suis dit qu'il valait mieux laisser le plus possible de place à la voix du lieu lui-même, en modifiant le moins possible sa structure de base. Je procéderais par petites touches, discrètes mais décidées, renonçant aux «grands gestes» comme je renonçais à une flore exotique et à la richesse variétale. 
Il a fallu ensuite définir les «thèmes» du jardin, qui devaient être simples mais bien affirmés. Il me semblait nécessaire, tout d'abord, de préserver la cohérence existant entre le site et le paysage. Un jardin riche, composé de plantes exotiques ou évoquant des paysages lointains, aurait brisé cette harmonie. Encore une raison pour me limiter le plus possible à la flore locale.

Un jour Carlo, un vieux paysan du voisinage, m'a parlé de l'histoire de la propriété que nous venions d'acheter. Le paysan qui l'habitait il y a longtemps labourait, nettoyait et soignait avec amour ses champs d'oliviers. «C'était», m'a dit Carlo, «un vrai jardin!» En effet, dans cette région du sud de l'Italie qui, à la différence de la Sicile ou de la Campanie, n'a jamais connu une grande culture de jardins, un beau jardin c'est comme cela: un champ bien labouré, avec ses mottes de terre rouge, des murets en pierre sèche bien entretenus, des oliviers bien taillés de façon à produire beaucoup. Dans cette vision paysanne du jardin, la dimension utilitaire et la dimension esthétique se fondaient l'une dans l'autre, sans rupture. C'est dans cet esprit là que le Cammino devait rester. Nous avons décidé de reprendre la gestion traditionnelle de la parcelle centrale de la propriété (environ 1 hectare) située devant la maison. Des paysans du voisinage se chargent désormais du labourage, de la taille des oliviers et de la récolte des olives. La terre restera rouge, bien propre, de manière à ne mettre en relief que les oliviers et la pierre des murets. Un chemin circulaire, à peine ébauché par des oliviers plantés de façon informelle, permettra de faire le tour de cette parcelle. Ainsi, le cœur du Cammino est désormais un jardin-oliveraie, pauvre, paysan, battu par le soleil et les vents provenant de Grèce et d'Albanie. Autour de ce secteur viendront s'articuler les autres parcelles du jardin.


Quercus trojana

Cependant, une autre direction, apparemment contradictoire, se dessinait. Au fil des siècles, les Pouilles ont vécu, comme d'autres régions méditerranéennes, un appauvrissement de leur flore spontanée à cause de l'extension des cultures, notamment celle de l'olivier, au détriment des forêts de sclérophylles, du maquis et de la garrigue. De plus, l'utilisation massive de pesticides et d'herbicides provoque un appauvrissement constant de la biodiversité. Depuis quelques années, la région a mis en place une politique visant à favoriser le reboisement et l'implantation d'essences locales. Les pépinières régionales, par exemple, fournissent aux particuliers des plans forestiers à bas prix. J'ai donc décidé de reboiser les secteurs périphériques du jardin. Ces milieux naturels recréés seront autant de zones de refuge pour les insectes auxiliaires et les oiseaux, favoriseront la conversion au «bio» des oliviers dans l'ensemble de la propriété. Et avec un peu de chance, un jour je verrai apparaître ici la rare orchidée de Ceglie (Ophrys oxyrrhynchos subsp. celiensis) que des botanistes allemands ont découverts en 1972 pas loin du village, toujours menacée de disparition.

C'est dans cet esprit que j'ai commencé à aménager la partie située entre la route et la maison (automne/hiver 2007). Ce secteur ne possédait aucun élément remarquable, à part quelques beaux oliviers. J'ai planté environ 70 arbres (chênes verts, cyprès, micocouliers, un Cercis siliquastrum 'Alba') et arbustes (lauriers-tins, arbousiers, lauriers, Phillyrea angustifolia, myrtes). L'automne prochain, je planterai de arbustes à feuillage argenté ou blanc pour créer un contraste avec le feuillage sombres des arbres. Lorsque les végétaux auront poussé, l'arrivée au Cammino se fera donc par une masse boisée dense qui cachera la maison jusqu'à la dernière minute. Si les tons dominants ici seront le noir et le blanc, la sensation dominante sera la fraîcheur – qualité destinée à devenir de plus en plus précieuse au cours des étés chauds qui nous attendent. Une fois devant la maison, s'ouvrira lumineux le champ d'oliviers, avec quelques ouvertures sur le paysage. J'ai dégagé l'espace devant la maison pour accentuer l'effet de terrasse sur le paysage et sur la mer d'oliviers et créer une prairie de fleurs sauvages. Cet espace vide sera en quelque sorte le centre du jardin, son pivot.
Pour les autres parcelles, les idées sont en train de se mettre en place. Elles seront plus sauvages. Il y aura certainement des masses végétales très denses et moins d'ouvertures sur le paysage. Je planterai probablement des cistes (notammentles variétés locales: Cistus monspeliensis, Cistus incanus, Cistus salviifolius) et des Rosa sempervirens, elles aussi locales. Quant aux éléments décoratifs, il y aura peut-être des sculptures créées à partir des pierres du terrain et surtout de la ferraille qui jonchait le lieu, notamment de vieux outils de jardinage cassés. Lorsque nous avons nettoyé le site, nous en avons gardé une partie, car cette ferraille aussi raconte l'histoire et le caractère du lieu. Ces sculptures seront en résonance avec le caractère à la fois âpre et doux du jardin et du paysage qui l'entoure.


Le jardin dans son paysage

Certes, ces choix d'aménagement ont été dictés en partie par des contraintes pratiques. Puisque nous habitons si loin des Pouilles, seul un jardin de ce type, essentiel, nécessitant de peu d'eau et d'un suivi réduit au minimum, aura une chance de réussir. Mais ils sont aussi le fruit d'une tentative de compréhension du lieu et de ses qualités profondes, poétiques. Ainsi, peu à peu, je suis passé du rêve d'un riche jardin méditerranéen à un projet plus modeste, mais néanmoins ambitieux, plus adapté au lieu. Je sais que le projet ne cessera d'évoluer au fur et à mesure que je connaîtrai mieux cette terre, son caractère, sa flore, ses gens et leurs histoires. C'est un long chemin qui m'attend mais le chemin est, bien sûr, plus important que le but à atteindre. Le premier jour que je suis arrivé ici, en marchant parmi les oliviers, les tas de pierres et les déchets, je me suis demandé: Qu'est-ce que ce lieu rêve-t-il d'être? Que me demande-t-il? Quel est le sens profond de sa beauté et comment puis-je l'aider à exprimer davantage ses qualités? Je ne doute pas que je n'arrêterai jamais de me poser ces questions et d'essayer de comprendre les réponses.


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